Mcfly et Carlito à l’Université Paris Nanterre : deux millions de vues pour ce pari risqué !
Avec 7,5 millions d’abonnés, David Coscas et Raphaël Carlier, alias Mcfly et Carlito, sont dans le top 15 des youtubeurs les plus suivis de France, depuis la création de leur chaîne en 2017. Une plateforme de choix pour toucher les futurs étudiants, à condition d’éviter les polémiques. L’Université Paris Nanterre a décidé que le jeu en valait la chandelle et a accepté d’accueillir le tournage d’une de leurs vidéos, parue le 18 mars. Découvrez les coulisses.

2,1 millions de vues en moins de deux semaines : la vidéo de Mcfly et Carlito sur l’Université Paris Nanterre, « Immersion à la fac : on découvre ce que vivent les étudiants », a offert une plateforme sans précédent et gratuite - l’opération n’a donné lieu a aucun rémunération de part et d’autre - à l’établissement de région parisienne. Pendant près de 40 minutes, on y suit les deux youtubeurs qui vivent une journée dans la peau d’étudiants : cours magistral d’économie, exploration du campus, déjeuner au restaurant universitaire, cours de badminton, révisions à la bibliothèque universitaire, travaux dirigés en éloquence puis visite d’une chambre étudiante du Crous.
« Notre difficulté est de réussir à toucher un public de moins de 18 ans. Avec les ressources dont nous disposons, nous n’arrivons pas à être sur tous les réseaux sociaux, notamment ceux où sont les plus jeunes », contextualise Elsa Maldonado, responsable de la communication de l’établissement.
Convaincre les parties prenantes
C’est pourquoi, quand la société de production des deux youtubeurs la contacte en juin dernier, la direction de la communication décide de défendre le projet auprès de la nouvelle gouvernance : la présidente Caroline Rolland-Diamond et la vice-présidente de la commission de la formation et de la vie universitaire, Meglena Jeleva. Elle est épaulée dans ce processus par la vice-présidente communication et science avec et pour la société, Eleni Mouratidou, un périmètre rare dans les universités qui permet de donner un poids politique plus important aux enjeux de visibilité et valorisation.

« Il a fallu expliquer la démarche aux collègues et obtenir l’accord du Crous de Versailles. Certaines vidéos réalisées par Mcfly et Carlito avec des institutionnels, comme l’Élysée ou la SNCF, ont participé à rassurer. Nous nous sommes aussi assurés qu’ils n’étaient pas perçus négativement auprès des jeunes », rapporte cette dernière.
Malgré des polémiques (autour du concours d’anecdotes avec Emmanuel Macron à l’approche de l’élection présidentielle ou encore d’une chanson « Tik Tok girl » jugée sexiste) qui ont incité le duo à faire une pause de huit mois, Mcfly et Carlito restent parmi les plus regardés et likés de France.
Quelle organisation en amont et le jour du tournage ?
L’université a dû faciliter la réalisation d’une vidéo qui sort des habitudes en permettant aux youtubeurs d’assister à des cours. « C’est ce qui a été le plus compliqué à organiser, raconte Eleni Mouratidou, qui est également professeure des universités en sciences de l’information et de la communication. Déjà pour des raisons de calendrier et parce que la demande de Mcfly et Carlito était d’assister à des disciplines généralistes et de niveau accessible (L1 ou L2). Il fallait aussi trouver un enseignant qui accepte… »
Le jour j, les équipes du pôle communication numérique ont d’ailleurs dû suivre le tournage, de loin et sans intervenir, pour faciliter l’accès et expliquer la démarche d’obtention des autorisations de prises de vues. « Les étudiants étaient très réceptifs ; un enseignant n’a pas souhaité apparaître et il a été retiré du montage », poursuit Elsa Maldonado.
Une prise de risque assumée

Dès le départ, les conditions du tournage de la vidéo étaient claires : pas de droit de veto sur le montage final. « Nous avons cependant pu la visionner avant sa sortie, ce qui nous laissait une marge de négociation si cela avait été nécessaire, mais ça n’a pas été le cas pour l’université. Le Crous a pu obtenir une courte intervention expliquant le coût d’un repas », explique Elsa Maldonado.
Alors qu’une partie du programme était prévu en avance, une autre reposait sur des échanges spontanés avec les étudiants et des irruptions dans les cours. « C’était une prise de risque », reconnaît la responsable communication.
L’université a décidé de jouer franc jeu et de ne pas essayer de contrôler le résultat : le cours magistral ne se déroule pas dans le bâtiment récemment rénové, qui de fait n’est pas montré, et la piscine olympique n’apparaît pas. Le tournage ayant eu lieu en décembre, on ne voit pas d’étudiants sur les pelouses non plus. « J’espérais que l’on pourrait voir le campus comme un lieu de vie, avec ses espaces verts, loin de l’image d’université de banlieue qui peut encore coller à la peau de Nanterre. Mais nous n’avons pas cherché à orienter les images », rapporte Elsa Maldonado.
Donner à voir l’enseignement supérieur public
Pour Elsa Maldonado, accepter ce tournage, c’était aussi s’assurer que l’enseignement supérieur public soit représenté. « Car si aucune université n’avait accepté, le tournage aurait éventuellement pu avoir lieu dans une école privée. Or, ce n’est pas toujours évident pour les parents de savoir la différence entre ces deux écosystèmes et cela nous semblait important que le fonctionnement de l’université soit expliqué. »
Des critiques envers les youtubeurs mais qui épargnent l’université
« C’est de la folie de dire que grâce à YouTube on peut tout apprendre. » « Vous êtes émerveillés mais déconnectés. » Sous la vidéo, de nombreux commentaires sont critiques et c’est d’ailleurs ce qu’ont relevé les médias qui en ont parlé.

Les commentaires « ne peuvent pas être dissociés complètement d’une vidéo YouTube et ont un impact sur l’opinion de celui qui regarde », observe Eleni Mouratidou. Elle remarque : « Avant d’atteindre le premier million de vues, la tendance était plutôt positive : on pouvait lire “génial”, “rafraîchissant”, “bonne idée”. Certains commentaires, notamment sur le retraité qui reprend ses études, étaient très bienveillants. Puis, à un moment, il y a eu un basculement. On a reproché à Mcfly et Carlito d’être passés à côté d’une certaine réalité étudiante. Les critiques ne nous concernent cependant pas directement. »
S’ils soulignent les bons côtés de l’enseignement supérieur public— principalement les coûts peu élevés —, on ne peut pourtant pas reprocher aux youtubeurs d’avoir enjolivé la réalité. L’université est montrée sans fard : Mcfly et Carlito repèrent les trous au plafond, les micro-ondes se trouvant dans des lieux peu commodes, avouent avoir du mal à accrocher en cours magistral…
« L’Université Paris Nanterre, ce sont ces deux réalités : des plafonds abîmés mais des salles de classe animées par les étudiants. Là, les prises de vue étaient relativement vides », regrette Eleni Mouratidou qui impute ce manque à la période hivernale.
Le Crous, lui aussi, est montré au travers d’une chambre exiguë et d’une salle de bain où se développe de la moisissure.
Des retombées dans l’ensemble positives
Finalement, Elsa Maldonado et Eleni Mouratidou estime que le positif l’emporte sur les aspects plus mitigés. « Cette vidéo a le mérite de faire exister un discours complexe dans un format ludique et humoristique. Le pari est réussi, car nous voulions être visibles via d’autres canaux que l’institutionnel, qui est souvent très top down », souligne Eleni Mouratidou.
Elsa Maldonado conclut : « Dans la durée, ces vidéos sont vues et revues. Notre campus pourra être visionné sur le long terme et le nom “Université Paris Nanterre” sera entendu par des millions de personnes. »
Et qui sait, cette vidéo pourrait inspirer d’autres vidéastes à venir tourner des séries ou des films sur le campus ? En effet, l’Université Paris Nanterre essaie de développer l’accueil de tournages — rémunérés cette fois-ci — en misant sur son emplacement géographique à deux pas de la capitale. « Après beaucoup de temps dédié au repérage, nous avons eu récemment notre premier tournage avec Cédric Kahn », dévoile Elsa Maldonado.